• Graziella Corvini

Le petit peuple - Extrait du Temps des Nuages (3)

Mis à jour : juil. 1



Il était une fois, une étoile sur laquelle vivait un petit peuple. L’étoile ne s’avérait pas

bien grande et se perdait dans un Univers immense. Les êtres du petit peuple, fasciné par cet

Univers, le contemplaient souvent, de plus en plus longuement, mais sans jamais oser s’y

aventurer : l’obscurité y était bien trop dense. Un matin, pourtant, l’un d’eux fit remarquer qu’il

s’ennuyait fermement sur cette étoile. Les autres se mirent à réfléchir et conclurent qu’eux aussi

s’ennuyaient fermement. Tous se retournèrent alors vers l’étoile en se demandant ce qu’ils

pourraient y faire. Hélas, la luminosité fut tellement vive qu’ils durent fermer les yeux ; cela

faisait trop longtemps qu’ils ne l’avaient plus regardée. Dès lors, certains maintinrent les

paupières closes face à la lumière tandis que d’autres gardèrent les yeux grands ouverts sur

l’immensité obscure.

Un jour, celui qui avait déjà parlé, gagné par la colère, s’exclama :

« À quoi nous sert-il de demeurer sur notre étoile sans pouvoir la regarder, et de regarder

l’Univers sans pouvoir s’y aventurer ? »

Ses compagnons recommencèrent à réfléchir. Force fut de constater qu’ils étaient du même

avis. Chacun s’organisa donc pour quitter l’étoile ; après tout, n’en avaient-ils pas fait maintes et

maintes fois le tour ?

Quelques heures plus tard, le petit peuple était prêt. Il se positionna sur le bord du monde

et fit le grand saut. La chute dura longtemps. Des centaines de paysages, plus merveilleux les uns

que les autres, défilèrent. Le petit peuple se félicita grandement d’avoir pris une telle décision.

Bientôt, l’étoile d’origine disparut de leur vue, et des mémoires.

Puis quelque chose de solide se présenta. Il s’agissait d’une planète. L’atterrissage fut rude

et douloureux. Chacun compris, à cette occasion, que son corps s’était densifié. Après avoir

soigné les blessures avec ce qu’il trouva sur place, le petit peuple commença à ressentir la faim,

puis la soif. Ce fut le début d’une longue quête. Une région où courait une rivière, des arbres

donnant des fruits ainsi que des plantes comestibles finit par se présenter. Le petit peuple s’y

installa et y vécut un certain temps dans la quiétude.

Mais voilà que les vivres vinrent à manquer. Pour remédier à la pénurie, le chef attribua à

chacun une parcelle de la terre avec pour tâche de l’entretenir et y faire fructifier de la nourriture.

Quant à l’eau, heureusement, elle ne cessa jamais d’arriver en abondance.

Ainsi fut fait.

Suite à de longs mois de labeur, certains en eurent assez de travailler, tandis que les autres

y mettaient le plus grand soin. Les uns toisèrent ces autres puis les volèrent. Les autres se

fâchèrent et érigèrent des murs autour de leur parcelle. Les murs furent détruits par les uns puis

reconstruits plus solidement par les autres. Ceux qui refusaient de travailler furent plus forts. Ils

devinrent si menaçants que la planète retrouva son calme : les uns grossissaient grâce

au labeur des autres devenus maigres. Partout, entre les coeurs, se dressaient d’infranchissables

murailles.

Une nuit, une lumière passa au-dessus de la planète. Ce fut un évènement sans précédent,

car chacun reconnut son étoile. Chacun se souvint combien il y avait été heureux et chacun

regretta de ne pas avoir su apprécier ce bonheur.

Le petit peuple se rassembla en vue de rentrer chez lui. Hélas, les corps et les coeurs étaient

devenus si lourds que s’envoler fut impossible. Il fallut donc se mettre en quête d’un chemin qui

permettrait de s’alléger. Le petit peuple chercha longtemps, mais ne le trouva point.

Un jour, un être que personne ne connaissait arriva parmi eux et indiqua ce chemin. Mais

celui-ci parut si ardu que l’on n’osa pas s’y aventurer. Après tout, on s’était déjà bien habitué à

sa condition ; on la connaissait. Que réservait ce mystérieux chemin ? Des secousses ? Des

tremblements ? Des pertes de repères ? Les repères étaient si rassurants. Ils ressemblaient un peu

aux épais barreaux d’une prison, certes, mais avec un peu d’imagination, on pouvait aisément les

faire se fondre au décor. Et puis pour s’aventurer là, il aurait fallu de la volonté et du courage :

c’était trop demander. Le petit peuple finit par se liguer contre l’étranger et le chassa. Bientôt, le

chemin dérangeant put s’estomper à son tour et la vie reprit son cours normal.

L’étoile repassa à plusieurs reprises dans le ciel, mais ceux qui la regardaient maintenant

ne la reconnurent plus comme étant la leur. Ils en inventèrent une autre qu’ils purent glorifier.

Leur étoile devint donc une illusion. D’illusion, elle se métamorphosa en utopie. D’utopie, elle

se transforma en légende. Et de légende, elle finit par passer aux oubliettes.

Les êtres continuèrent à vivre sur cette planète, la peuplant d’autres êtres. La joie s’en était

définitivement allée pour laisser place à la nostalgie d’un ailleurs qui, croyait-on, n’existait pas...

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